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Pourquoi vous ne terminez pas vos oeuvres ? Le secret qui se cache derrière…

Vous ne savez jamais quand votre oeuvre est terminée et ça vous bloque.

Mon postulat de base

Il y a une question que presque tous les artistes et les auteurs se posent, à un moment ou à un autre. Une question simple en apparence, mais qui peut devenir une source d’angoisse réelle, de paralysie, et parfois même d’abandon.

Cette question, c’est : « Est-ce que c’est terminé ? »

Vous êtes devant votre toile. Vous avez peint, retouché, ajusté, corrigé. Vous reculez de trois pas. Vous penchez la tête sur le côté. Et vous ne savez pas. Quelque chose vous dit que ce n’est pas encore là. Alors vous retouchez. Puis vous regardez à nouveau. Et le doute revient.

Ou bien vous êtes en train d’écrire. Votre histoire avance, vos personnages prennent vie, mais à chaque fois que vous relisez un chapitre, vous avez envie de tout réécrire. Vous n’envoyez jamais votre manuscrit à un lecteur bêta. Vous ne postez jamais votre histoire en ligne. Parce que « ce n’est pas encore prêt ».

Ce phénomène a un nom dans le monde créatif, et il touche autant les débutants que les artistes confirmés. Il ne vient pas d’un manque de talent. Il ne vient pas d’un travail insuffisant. Il vient d’un endroit beaucoup plus profond, et c’est précisément ce que nous allons explorer dans cet article.

Parce que ne pas savoir quand s’arrêter n’est pas un problème technique. C’est un problème de relation à votre propre création.

Pourquoi ne savez-vous jamais quand c’est terminé ?

Pourquoi vous ne terminez pas vos oeuvres  Interview Pascal Dumont

Le perfectionnisme n’est pas une qualité

On nous a appris à voir le perfectionnisme comme une vertu. « Je suis perfectionniste » est même devenu une réponse classique aux entretiens d’embauche, présentée comme un défaut qui n’en est pas vraiment un.

Dans le monde de la création artistique, cette idée est particulièrement dangereuse.

Le perfectionnisme, quand il s’applique à une oeuvre, ne cherche pas à la rendre meilleure. Il cherche à la rendre invulnérable. Il cherche à vous protéger du regard des autres, du jugement, de la possibilité d’être critiqué. Tant que l’oeuvre n’est pas « terminée », vous n’avez pas à l’exposer. Et tant que vous ne l’exposez pas, personne ne peut vous dire qu’elle n’est pas bonne.

C’est un mécanisme de protection. Inconscient, souvent. Mais redoutablement efficace.

Le résultat ? Des toiles qui s’accumulent dans l’atelier sans jamais être montrées. Des fichiers de chapitres qui s’entassent sans jamais être envoyés. Des projets qui restent « presque finis » pendant des mois, parfois des années.

Le regard extérieur que vous anticipez

Une autre raison fondamentale, c’est l’anticipation du jugement.

Quand vous regardez votre toile ou votre texte, vous ne les voyez pas tels qu’ils sont. Vous les voyez à travers les yeux imaginaires d’un spectateur hypothétique, souvent beaucoup plus sévère que n’importe quel vrai lecteur ou observateur.

Vous imaginez ce que « les autres » vont penser. Vous entendez les critiques avant même qu’elles soient formulées. Et pour les éviter, vous retouchez encore. Vous reformulez encore. Vous ajoutez une couche, vous en enlevez une autre.

Ce spectateur imaginaire est votre pire ennemi créatif. Parce qu’il ne sera jamais satisfait. Il est une projection de vos propres peurs, pas un vrai regard extérieur.

La confusion entre « terminé » et « parfait »

Pourquoi vous ne terminez pas vos oeuvres ? Pascal DUMONT

Il y a une erreur de définition au coeur de ce problème.

Beaucoup d’artistes et d’auteurs confondent « terminé » et « parfait ». Ils pensent qu’une oeuvre est terminée quand elle ne peut plus être améliorée. Quand elle est inattaquable. Quand il n’y a plus rien à redire.

Mais cette définition est impossible à atteindre, par nature. Toute oeuvre peut toujours être retravaillée, modifiée, améliorée d’une façon ou d’une autre. Le travail créatif n’a pas de limite objective supérieure. On peut toujours faire « mieux ».

Donc si votre critère pour terminer est la perfection, vous ne terminerez jamais rien.

Le problème spécifique à la peinture abstraite

En peinture abstraite, ce phénomène est particulièrement intense, pour une raison simple : il n’y a pas de référent externe.

Quand vous peignez un portrait, il y a un critère objectif minimal, même imparfait : est-ce que ça ressemble à la personne ? Quand vous peignez un paysage, il y a une réalité à laquelle vous pouvez vous référer.

En abstrait, vous êtes entièrement livré à vous-même. Il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais » au sens technique du terme. Il n’y a que ce que vous ressentez face à la toile, et ce ressenti est lui-même instable, changeant selon les heures, les jours, les humeurs.

Du coup, le sentiment de « c’est terminé » doit venir entièrement de l’intérieur. Et si vous n’avez pas encore développé cette boussole intérieure, chaque toile peut devenir un puits sans fond.

Le problème spécifique à l’écriture

En écriture, la difficulté est différente mais tout aussi réelle.

Un texte peut toujours être reformulé. Une phrase peut toujours être plus précise, plus belle, plus juste. Un chapitre peut toujours être restructuré. Et contrairement à une toile, vous pouvez modifier un texte à l’infini sans trace visible de vos retouches successives.

Ce qui crée une illusion dangereuse : celle qu’il suffit de continuer à corriger pour finalement atteindre « la » version idéale. Alors on relit. On reformule. On déplace des paragraphes. On change des mots. Et on ne montre jamais.

Il y a aussi, pour les auteurs, la question de la cohérence globale. Une toile peut être regardée en quelques secondes. Un roman demande des heures. Et pendant toute la durée de la lecture, des dizaines de choses peuvent « ne pas fonctionner ». La peur de ces incohérences futures paralyse souvent l’auteur bien avant que son lecteur ne les atteigne.

Ce que « terminé » signifie vraiment

Une oeuvre n’est jamais finie, elle est abandonnée

Cette phrase, souvent attribuée à Paul Valéry, peut sembler cynique. Elle est en réalité libératrice.

Elle dit quelque chose d’essentiel : la fin d’une oeuvre n’est pas un état objectif de la création. C’est une décision.

Vous décidez que c’est terminé. Pas parce que vous avez atteint la perfection. Mais parce que vous avez atteint le moment où continuer n’améliorerait plus vraiment l’oeuvre, mais ne ferait que satisfaire votre anxiété.

C’est une nuance importante. Retoucher une toile pour lui donner plus de profondeur ou d’équilibre, c’est du travail créatif. Retoucher une toile parce que vous avez peur de la montrer, c’est de la procrastination déguisée.

La notion de « suffisamment bien »

Il existe un concept en psychologie, popularisé par le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott, qu’on peut appliquer directement au travail créatif : le concept de « suffisamment bon ».

Winnicott parlait de parentalité, mais l’idée est universelle. Un parent « suffisamment bon » n’est pas parfait. Il fait des erreurs. Mais il est présent, attentif, et répond aux besoins fondamentaux de l’enfant. Et c’est suffisant pour permettre à l’enfant de grandir sainement.

Une oeuvre « suffisamment bonne » fonctionne de la même façon. Elle n’est pas parfaite. Elle a peut-être des maladresses, des zones qui auraient pu être mieux traitées. Mais elle dit quelque chose. Elle existe. Et elle peut atteindre quelqu’un.

C’est cette cible que vous devez viser, pas la perfection.

Quand retoucher devient destructeur

Il y a un point, dans toute création, où les retouches cessent d’améliorer et commencent à détruire.

En peinture, vous le connaissez sans doute. C’est le moment où vous avez trop peint par-dessus, où les couches s’accumulent, où la fraîcheur originale du geste disparaît sous les corrections successives. La toile perd sa vie, son énergie, son spontanéité.

En écriture, c’est le moment où vous avez tellement reformulé une phrase qu’elle a perdu tout naturel. Elle est « correcte » grammaticalement, elle est précise, mais elle ne ressemble plus à rien. La voix a disparu.

Ces moments de destruction par excès de retouche sont des signaux importants. Ils vous disent que vous n’êtes plus dans le travail créatif, mais dans l’évitement.

Comment développer votre boussole intérieure

Séparer les phases de création et d’évaluation

L’une des causes principales de l’incapacité à terminer, c’est que beaucoup d’artistes et d’auteurs mélangent deux phases qui devraient être distinctes : la création et l’évaluation.

Quand vous créez, votre rôle est de produire, d’explorer, de laisser venir. Quand vous évaluez, votre rôle est de regarder ce que vous avez fait avec un oeil critique et de décider si des ajustements sont nécessaires.

Ces deux modes mentaux sont incompatibles. Tenter de les faire coexister en temps réel, c’est vous garantir d’être paralysé par le doute à chaque coup de pinceau, à chaque phrase écrite.

Une pratique simple : établissez des règles claires pour vous-même. « Pendant cette session, je crée sans juger. Je n’évalue qu’à la fin, avec une pause entre les deux. »

En écriture, cela se traduit souvent par l’idée de l’écriture du brouillon « sale » : vous écrivez sans corriger, sans revenir en arrière, jusqu’à la fin. L’évaluation vient après.

Définir vos critères de fin avant de commencer

C’est un conseil qui peut sembler contra-intuitif, mais il est très puissant : définissez ce que signifie « terminé » pour cette oeuvre spécifique avant de commencer à travailler.

En peinture, vous pouvez vous fixer des critères concrets : « Cette toile sera terminée quand j’aurai traité les trois zones de valeur que j’ai prévues, quand la composition sera équilibrée, et quand j’aurai laissé des zones de respiration. » Pas « quand ce sera parfait ».

En écriture : « Ce chapitre sera terminé quand les trois scènes que j’ai planifiées seront écrites, quand l’arc émotionnel du personnage sera clairement présent, et quand j’aurai fait une seule passe de relecture. » Pas « quand chaque phrase sera parfaite ».

Ces critères vous donnent une destination réelle, objective, atteignable. Ils remplacent le mirage de la perfection par un cap concret.

Apprendre à lire les signaux de votre corps

Votre corps vous dit souvent des choses importantes sur votre travail, si vous apprenez à l’écouter.

Il y a une différence physique entre la tension de l’insatisfaction créative (quelque chose ne fonctionne pas vraiment, et vous le sentez dans votre ventre) et la tension de l’anxiété de l’exposition (l’oeuvre est prête, mais vous avez peur de la montrer).

La première tension mérite d’être écoutée. Elle signale qu’il reste peut-être quelque chose à travailler.

La seconde tension est un signal que vous êtes arrivé au bout du travail créatif et que vous entrez dans la résistance à l’exposition. À ce moment-là, continuer à retoucher n’est plus du travail : c’est de la fuite.

Apprendre à distinguer ces deux tensions prend du temps. Mais c’est l’une des compétences les plus précieuses qu’un artiste ou un auteur puisse développer.

Fixer une date limite non négociable

Cela peut sembler brutal, mais c’est souvent l’une des solutions les plus efficaces.

Donnez-vous une date limite pour terminer. Pas « quand ce sera prêt ». Une vraie date, inscrite quelque part, avec une action qui y est attachée : envoyer la toile à une galerie, poster le chapitre en ligne, envoyer le fichier à un lecteur bêta.

La date limite force à prendre une décision. Elle vous oblige à accepter que l’oeuvre sera ce qu’elle sera à cette date, avec ses imperfections, et que c’est suffisant.

Les artistes et auteurs qui travaillent avec des commandes ou des délais éditoriaux le savent bien : on finit toujours quelque chose quand on a une deadline. Pas parce que le travail est parfait, mais parce qu’on n’a pas le choix d’attendre indéfiniment.

Créez vous-même cette contrainte. Elle est libératrice.

Exercices pratiques

Exercice 1 : La règle des trois sessions (peinture)

Pour votre prochaine toile, donnez-vous exactement trois sessions de travail. Pas une de plus.

Avant la première session, notez par écrit ce que vous voulez explorer ou exprimer. Pas ce que vous voulez obtenir techniquement, mais ce que vous voulez ressentir ou faire ressentir.

À la fin de la troisième session, la toile est terminée. Même si vous pensez qu’il manque quelque chose. Même si vous n’êtes pas entièrement satisfait.

Cet exercice vous force à faire des choix, à accepter l’imperfection, et surtout à comprendre ce que vous avez réellement accompli en trois sessions, sans l’illusion que « une session de plus » aurait tout changé.

Exercice 2 : Le premier lecteur imposé (écriture)

Engagez-vous auprès d’une personne de confiance : vous lui enverrez le premier chapitre de votre texte dans exactement deux semaines.

Pas quand vous serez prêt. Dans deux semaines, peu importe l’état du texte.

Cet engagement extérieur crée une contrainte réelle. Il remplace le spectateur imaginaire et sévère de vos angoisses par un vrai lecteur bienveillant. Et il vous force à définir concrètement ce que « assez avancé pour être lu » signifie.

Exercice 3 : L’inventaire des oeuvres inachevées

Faites la liste de toutes les oeuvres ou textes que vous considérez comme « non terminés ». Peintures dans l’atelier, fichiers dans votre ordinateur, carnets remplis à moitié.

Pour chacune, posez-vous la question honnêtement : « Est-ce que je travaille encore dessus, ou est-ce que j’évite de la terminer ? »

Les oeuvres pour lesquelles la réponse est « j’évite » méritent une décision tranchée : soit vous leur donnez une date de fin concrète, soit vous les archivez officiellement en vous disant que c’était un travail d’exploration, pas une oeuvre destinée à être terminée.

Les deux sont des décisions valides. Ce qui n’est pas valide, c’est de les laisser dans un entre-deux indéfini qui encombre votre espace créatif et mental.

Exercice 4 : La comparaison avant/après avec distance temporelle

Prenez une oeuvre que vous avez terminée il y a au moins six mois. Une que vous avez exposée, publiée, ou simplement montrée à quelqu’un.

Regardez-la aujourd’hui. Pas pour la juger sévèrement, mais pour mesurer l’écart entre ce que vous en pensiez à l’époque et ce que vous en voyez maintenant.

La plupart du temps, vous constaterez deux choses. Premièrement, l’oeuvre est meilleure que vous ne le pensiez à l’époque, parce que la distance temporelle dissout l’anxiété. Deuxièmement, même si elle a des imperfections visibles aujourd’hui, elle a quand même accompli quelque chose : elle a existé, elle a peut-être touché quelqu’un, elle a fait partie de votre progression.

C’est exactement ce que vos oeuvres actuelles feront, dans six mois, si vous les terminez et les montrez.

Exercice 5 : Le critère unique

Pour votre prochain travail, choisissez un seul critère de fin, et un seul.

Pas une liste de conditions à remplir. Un critère. Le plus important pour cette oeuvre spécifique.

Pour une toile abstraite, ce pourrait être : « Est-ce que cette toile crée l’émotion que j’avais en tête ? » Pour un chapitre, ce pourrait être : « Est-ce que le lecteur comprend ce que ressent mon personnage à la fin de cette scène ? »

Quand la réponse à cette unique question est « oui », la oeuvre est terminée. Vous pouvez avoir d’autres observations, d’autres « j’aurais pu », mais si le critère principal est rempli, vous posez le pinceau ou vous fermez le fichier.


Conclusion

Ne pas savoir quand une oeuvre est terminée n’est pas un problème de technique. Ce n’est pas le signe que vous n’avez pas encore assez appris, ou que vous manquez d’expérience.

C’est le signe que vous confondez la fin d’une oeuvre avec sa perfection. Et que cette confusion vous protège, inconsciemment, du moment où vous devrez la montrer et accepter qu’elle existe dans le monde avec ses imperfections.

La vraie compétence à développer, ce n’est pas de savoir comment terminer une oeuvre. C’est d’accepter que « terminé » est une décision que vous prenez, pas un état que vous atteignez.

Les artistes et les auteurs qui avancent, qui progressent, qui construisent une oeuvre au fil du temps, ne sont pas ceux qui font des oeuvres parfaites. Ce sont ceux qui savent terminer, montrer, avancer, et recommencer.

Chaque oeuvre terminée, même imparfaite, est une oeuvre qui vous a appris quelque chose. Chaque oeuvre laissée dans un entre-deux indéfini est une oeuvre qui vous a surtout appris à douter de vous.

Alors la prochaine fois que vous vous demandez si c’est terminé, posez-vous cette question différente : « Est-ce que je retouche parce que c’est nécessaire à l’oeuvre, ou parce que j’ai peur de la montrer ? »

La réponse vous dira quoi faire.

Pascal Dumont

Artiste peintre abstrait

J’ai la chance de pratiquer une activité artistique qui me plaît et me passionne. Alors pourquoi ne pas faire profiter de mon expérience en toute humilité ?

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